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De Cézanne à Picasso : 5 histoires secrètes des couleurs Sennelier

Fondée en 1887 sur le Quai Voltaire à Paris, Sennelier est une institution dont les couleurs ont accompagné les plus grands artistes, de Cézanne à Picasso. Mais au-delà de la réputation de ses produits, son histoire est marquée d'anecdotes et de secrets de fabrication qui révèlent une philosophie unique, profondément ancrée dans la collaboration avec les artistes.

Cet article vous invite à découvrir cinq de ces histoires surprenantes, tirées directement des archives familiales. Chaque couleur cache un récit d'innovation, de partenariat qui ont façonné le monde de l'art tel que nous le connaissons aujourd'hui.

1. Les premières couleurs à l'huile ont été co-créées avec les artistes, dont Cézanne.

Lorsque Gustave Sennelier, passionné de chimie, reprend une boutique de couleurs sur le Quai Voltaire en 1887, il se lance un défi audacieux. Il revend alors les peintures de concurrents établis, mais son ambition est de créer sa propre gamme, supérieure en qualité. Pour y parvenir, il ne s’isole pas dans un laboratoire mais transforme sa boutique en un véritable pôle de recherche et développement collaboratif. 

Pendant deux ans, il développe sa première ligne de couleurs à l'huile en dialogue constant avec les peintres qui sont ses clients. Il leur soumet ses essais, écoute leurs critiques et affine ses formules en fonction de leurs retours directs. Cette approche, que l'on qualifierait aujourd'hui de "co-création", était une stratégie entrepreneuriale brillante pour l'époque. Elle lui a permis de concevoir un produit parfaitement adapté aux exigences du terrain et de se démarquer de la concurrence.

Cette démarche a attiré les plus grands noms de la peinture, venus chercher des couleurs qui répondent enfin à leurs attentes. Parmi ces précieux conseillers se trouvait un artiste dont les avis sur la consistance des pâtes s'avéraient déterminants.

« Gustave a élaboré sa gamme avec un certain nombre de peintres connus, dont l'un, qui s'appelait Cézanne, lui a donné des conseils précieux sur la consistance et les améliorations à apporter. » explique Dominique Sennelier, petit-fils de Gustave. 

2. Le pastel à l'huile a été inventé sur demande spéciale de Pablo Picasso.

En 1948, le fils de Gustave Sennelier, Henri Sennelier reçoit une demande aussi inhabituelle que prestigieuse. Par l'intermédiaire du peintre Henry Goetz, son voisin Pablo Picasso cherche à créer un médium révolutionnaire. Son cahier des charges est d'une simplicité désarmante : une couleur qu'il pourrait appliquer sur n'importe quel support : bois, carton, métal, papier.

Après un an de recherches, les ateliers mettent au point un produit inédit : un bâtonnet à base de cire et de pigments, très gras, doté d'une adhérence exceptionnelle. Pourtant, le père de Dominique Sennelier reste sceptique. Le produit ne durcit jamais complètement, ce qui lui semble être un défaut rédhibitoire. Sa foi dans cette invention est si faible qu'il ne prend même pas la peine de faire imprimer des étiquettes pour la première production, se contentant d'un simple tampon encreur.

Malgré ses doutes, il présente le résultat à Picasso, qui est immédiatement conquis et achète les trois quarts du premier lot. Le reste est mis en vente dans la boutique, presque à contrecœur. Contre toute attente, les artistes l'adoptent aussitôt. La demande ne cessera de croître, assurant le succès mondial d'un médium entièrement nouveau, né de la contrainte spécifique d'un artiste de génie et de l'incrédulité de son créateur.

3. Les pastels tendres sont devenus un succès mondial grâce à un heureux accident.

Si l'invention pour Picasso fut le fruit d'une demande directe, le succès mondial d'un autre produit phare de la maison, le pastel tendre, tient davantage d'un pari passionné et d'un heureux concours de circonstances. Initiée sur une suggestion de Degas vers 1900, la gamme est entièrement reformulée en 1946 par le père de Dominique Sennelier. Il se lance dans cette entreprise par pur amour du produit, alors même que le pastel est passé de mode et se vend très peu.

Cette décision défiait toute logique commerciale. De grandes maisons de couleurs avaient abandonné la production, la jugeant non rentable. Mais le père de Dominique, décrit par son fils comme « un très bon chimiste mais pas un très bon homme d'affaires », a continué à perfectionner sa gamme simplement « parce qu'il aimait ce produit ». Il a notamment résisté à la tentation de l'efficacité industrielle, ayant observé que le séchage rapide dans des étuves chauffées créait une croûte dure en surface. La conséquence était rédhibitoire : le pastel perdait de son onctuosité à l'application.

Un changement inattendu intervient dans les années 70, lorsqu'une nouvelle vague de popularité pour le pastel déferle des États-Unis. Sennelier, l'un des rares artisans à avoir maintenu une production de haute qualité, se retrouve soudain avec « la plus grande gamme sur le marché mondial ». Un attachement obstiné à un produit délaissé a ainsi propulsé la marque sur la scène internationale.

4. Les pigments utilisés en peinture artistique ne sont qu’une fraction de la production globale.

L'ensemble des fabricants de couleurs pour les beaux-arts ne consomme qu'environ 2 à 3 % de la production mondiale de pigments. C'est une part infime qui place les artisans coloristes comme des acteurs de niche dans une industrie titanesque, dominée par les peintures pour le bâtiment, l'automobile, les plastiques et les encres d'imprimerie.

Cette réalité a des conséquences profondes. Pour un fabricant comme Sennelier, la sélection des pigments les plus purs et les plus stables est un défi constant. Il faut non seulement trouver les meilleures matières premières dans un marché conçu pour d'autres besoins, mais aussi faire face à la disparition de pigments essentiels lorsque la grande industrie cesse de les utiliser. Cette situation rend d'autant plus poignante la perte de petits producteurs parisiens historiques, comme « La maison de la Borderie » ou « la Manufacture des Couleurs d'Ivry », qui fournissaient autrefois des pigments d'exception avant de disparaître. 

5. Les couleurs d'aujourd'hui sont toujours comparées aux étalons de 1890.

Comment garantir qu'un Bleu de Cobalt acheté aujourd'hui ait la même nuance que celui produit il y a plus d'un siècle, alors que ses fabricants d'origine ont tous disparu ? Pour relever ce défi, Sennelier ne se fie pas qu'à la technologie, mais à un héritage tangible : les flacons de pigments originaux sélectionnés par le fondateur, Gustave Sennelier lui-même.

Le processus de sélection illustre un haut niveau d’exigence. Pour choisir un nouveau Bleu de Cobalt, les coloristes de la maison étalent entre 15 et 50 échantillons provenant de fournisseurs du monde entier. Ils les comparent en ton pur, puis en dégradé avec du blanc, observant leur comportement. Ils analysent la moindre déviance, en mettant de côté un bleu qui se modifie trop au cours de l’application, devenant trop intense une fois mélangé ou dont la nuance s'écarte de l'idéal. La décision finale s’appuie sur un pot de 1890, utilisé comme repère.

« Ce petit pot reste notre référence, » affirme Dominique Sennelier. « Les fabricants qui produisaient le bleu de cobalt dans les années 1890 ont tous disparu, mais notre étalon, lui, demeure. » 

Le maintien d’un standard datant de plus de 130 ans reflète l’attachement de la maison à la tradition et à l’exigence de qualité.